mardi 3 juin 2014

Réforme territoriale: le Limousin est flou...




Sur le site Géoculture, photographie de Raoul Hausmann.
© ADAGP, Paris, 2010.
Négatif numérisé : © Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart
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Collections du Musée de Rochechouart.

© ADAGP, Paris, 2010.
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Mais où est le Limousin ? Et, question subsidiaire : savons-nous bien où nous (en) sommes ?
Dos au Massif Central (Le Guide du Routard nous a longuement accolés à l’Auvergne et, en 1997, le magazine VSD situait également Brive en Auvergne), nous lorgnons vers la côte atlantique, réserve médiévale de sel pour le commerce de nos moines, aujourd’hui lieu de villégiature océanique – on croise régulièrement des limougeauds sur l’Île d’Oléron, à Royan ou Saint-Palais-sur-Mer et les petits partent en colonie à Saint-Trojan. Certains pensent que le Limousin est au centre de la France, le confondant sans doute avec le Berry. Dans Parler croquant, Claude Duneton évoquait ce « pays sauvage que les Français ne savent pas toujours situer. On sait – quelque part vers le Centre ? Le Limousin ?... ». Situé dans le Grand Sud-ouest, il est pourtant plus proche de Toulouse que de Paris. Après tout, on surnomme bien Brive-la-Gaillarde « le riant portail du Midi », et les écrivains qui y descendent chaque année en train depuis Paris, à l’occasion de la Foire du Livre, ont bien le sentiment d’aller vers le Sud. Il n’y a qu’à s’asseoir à une terrasse de la ville, même au doux soleil d’automne, pour comprendre qu’ici, le climat est souvent clément. Mais il reste toujours, pour ceux de l’extérieur, cette sensation de flou. Ainsi Gilles Rossignol, qui possède une maison familiale en Creuse, a livré ce témoignage : « La question est rituelle quand j’indique le lieu de mes vacances : Tiens, vous allez en Creuse ? … Il y a en général un silence, puis (le scénario est immuable) quelqu’un se jette à l’eau : Mais… où est-ce au juste ? ». Dans le livre Charmes secrets de la France, paru en 1995, le Limousin ne rassemblait que la Creuse et la Haute-Vienne, la Corrèze étant rattachée au Périgord et au Quercy ! De toute manière, Denis Tillinac parle toujours de « paysages à géométrie variable ».
Est-ce l’histoire qui nourrit ce flou ? Le Limousin devint une marche frontière à l’époque carolingienne, avant de se diviser en vicomtés, puis de passer dans la mouvance française lorsqu’Aliénor d’Aquitaine épousa Louis VII. Lorsqu’elle se remaria avec Henri II Plantagenêt, la province rejoignit pour trois siècles le domaine anglo-angevin, avant de devenir un enjeu territorial entre Anglais et Français qui ne manquèrent pas de la ravager pendant la guerre de Cent ans. Abandonné en 1360 aux Anglais, le Limousin fut progressivement reconquis par Charles V (1370-1374). La Marche fut reprise par François Ier en 1531. Henri IV accrut le domaine royal de la vicomté de Limoges. Mais ce n’est qu’en 1790 que le Limousin fut divisé clairement en trois départements : Corrèze, Creuse et Haute-Vienne.
Et puis… comment y aller ? George Sand se plaignait déjà des chemins et des précipices et l’écrivain Marcelle Tinayre notait, en 1903, à propos de l’Ancien Régime : « les chemins dans la vicomté de Limoges étant tous obstrués de rocs, tout creusés de bourbiers profonds où s’enlisaient les carrosses, où les piétons se rompaient le cou. » Rien n’a changé dans l’imaginaire – notamment des parisiens. Le Limousin, on ne sait pas exactement où c’est et il est difficile d’y accéder. Il n’y a même pas de TGV en ligne directe Paris-Limoges (même ceux qui envisagent une Ligne à Grande Vitesse voudraient la faire passer par… Poitiers). Quand le train n’est pas supprimé au départ de Paris-Austerlitz, il faut bien compter trois heures vingt. Un temps même, le directeur de l’aéroport s’avéra être un escroc (condamné à un an de prison ferme) n’ayant pas les compétences nécessaires à l’exercice de son métier. Il n’y a plus guère que l’autoroute – appelée L’Occitane – pour rejoindre cet étrange pays.
Dans la nuit du 2 au 3 juin 2014, après avoir songé quelques heures auparavant à fusionner le Limousin avec l’Aquitaine (après tout, les ducs d’Aquitaine furent un temps couronnés à l’abbaye Saint-Martial de Limoges), le président de la République François Hollande – originaire de Rouen, en qui certains voyaient un corrézien puisqu’il avait été maire de Tulle, député de la 1ère circonscription de Corrèze puis président du Conseil général de la Corrèze –, a décidé, d’un trait de plume jacobin, de rattacher notre région au Poitou-Charentes et… au Centre ! Certes, on l’a écrit, les liens furent nombreux par le passé entre Limousin et Poitou et jusqu’au littoral atlantique ; mais entre Limoges ou Brive et Orléans ? De quoi opacifier à nouveau la géographie, l’identité, la perception du Limousin et justifier encore a posteriori la célèbre phrase de Martine Aubry à propos des idées de François Hollande pendant la campagne des primaires socialistes en 2012 : « Quand c’est flou, il y a un loup ».

Alors c’est sans doute parce qu’il est flou que le Limousin a tant inspiré les poètes et les écrivains, les artistes, au fil des siècles. Ce sont eux qui ont essayé d’écrire, de dire, ce qu’il était : pour Pierre Bergounioux, « un peu de bleu dans le paysage » ; pour Pierre Michon, le lieu des « vies minuscules » et pourtant essentielles ; pour Georges-Emmanuel Clancier, cet endroit où l’ « on est bien on est bête/C’est jour de sirop jour de fête » ; pour Joseph Rouffanche, celui où « les métaieries assises/touchent de près le ciel » ; pour Marcelle Delpastre, rien moins qu’une civilisation. Et l’on pourrait multiplier les exemples, ceux des peintres et des photographes, aussi, comme le dadaïste Raoul Hausmann qui finit sa vie à Limoges et réalisa ce cliché en 1950 à La Sablière, au Palais-sur-Vienne, où le paysage, les arbres et les baigneurs se superposent. Le flou, toujours. Jusqu’au livre Capture de la poète Marie-Noëlle Agniau qui cherche à créer un nouveau mot pour dire son attachement au Limousin et propose : enlimousiner. Le Limousin n’existe pas ? N’existe plus ? Alors enlimousinons-nous !