dimanche 28 avril 2013

L'Union nationale?

Un récent sondage publié par le Journal Du Dimanche indiquait qu'une majorité de Français serait favorable à un gouvernement d'union nationale, vieux fantasme du pays qui n'expérimenta ce système qu'à de rares moments de l'histoire contemporaine, dans des circonstances très particulières: pendant la Première Guerre mondiale, les syndicats et la SFIO s'étant ralliés au gouvernement, ou avec le général De Gaulle, lorsqu'il s'agit d'entretenir le mythe d'une France résistante face à l'oppresseur nazi et de reconstruire le pays. Le concept s'affaiblit pour prendre le nom d' "ouverture", avec François Mitterrand qui fit appel à quelques personnalités du centre-droit comme Lionel Stoléru puis avec Nicolas Sarkozy qui réussit à circonvenir des personnalités initialement "de gauche" comme Eric Besson ou Bernard Kouchner. Le mythe de l'unité nationale - monarchiste et gaullien - est en contradiction avec l'histoire de France: en effet, beaucoup d'entre nous observent, comme Marc Ferro (Histoire de France, Odile Jacob, 2001), que notre peuple est plutôt porté à la guerre civile et depuis fort longtemps; ne prenons pour exemple que la Guerre de Cent Ans, les guerres de religion, la Révolution Française, la Commune, les années 30 ou la Seconde Guerre mondiale... Un esprit d'affrontement qui se perpétue parfois sur les stades (ah! le langage fleuri des supporteurs pour les joueurs de l'équipe adverse...), mais surtout dans les confrontations politiques (ah! les attaques de Mélenchon contre les socialistes!) ou dans les relations syndicats-patrons que l'actuel président rêvait de pacifier. La gravité de la crise économique ne peut bien sûr qu'accentuer les divergences et exacerber les tensions et parfois la violence des paroles et même de certains actes (on peut comprendre par exemple les actes désespérés de certains ouvriers apprenant brutalement que leur entreprise va fermer et que, demain, ils ne pourront plus payer les traites de leurs maisons ou les courses à l'hypermarché, tandis que les actionnaires se verseront de beaux dividendes ou que certains placeront leurs opulentes économies à Singapour). Plus que l'unité nationale, c'est la division des Français qu'a également souligné le débat à propos du mariage homosexuel. On a vu - parfois avec stupéfaction - émerger une foule nombreuse et haineuse, intolérante, prête à en découdre non seulement avec les forces de l'ordre, mais également avec les représentants élus du peuple. Foule soutenue par une partie de la hiérarchie d'une Eglise ayant oublié le message essentiel de son messie: "Aimez-vous les uns les autres" et "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Jésus, militant de l'unité non pas nationale mais universelle! 
Je suis donc très circonspect par rapport à ce sondage, qui fait surtout apparaître les habituelles contradictions des Français (qui se sont par exemple révélées à l'occasion des différentes cohabitations): si près de la moitié aimeraient voir le centriste et intéressant François Bayrou - qu'ils n'ont élu ni à la présidence ni à l'Assemblée...- entrer au gouvernement, ils sont par ailleurs très nombreux à souhaiter également l'entrée de Marine Le Pen (un autre sondage, à prendre toutefois pour ce que vaut un sondage..., indiquait cette semaine qu'en cas de 1er tour de la présidentielle, Hollande serait éliminé au profit de Sarkozy et Le Pen). Plutôt qu'un souhait d'union nationale, ce que je lis dans ces tendances, c'est plutôt la grande incertitude des Français, fragilisés par la perte de repères à cause de la mondialisation, fragilisés par la crise très rude et, pour certains, fragilisés dans leurs habitudes ou leurs croyances par des réformes sociétales qui les inquiètent. La déception de beaucoup également, un an après l'élection de François Hollande, contraint au moment de la campagne de "gauchiser" son discours pour rassembler toutes les gauches, mais revenant - comme cela semblait inévitable - au compromis par la suite. L'abandon de certaines promesses, les tergiversations, des maladresses de communication n'ont évidemment pas arrangé les choses. On peut cependant mettre au crédit du président qu'il n'est au pouvoir que depuis un an et que certaines réformes ne pourront porter leurs fruits qu'au bout de quelques mois. Par ailleurs, la destruction par la droite, pendant plus d'une dizaine d'années, de pans entiers des services publics (en particulier de l'Education Nationale, pourtant essentielle), ne peut être rattrapée (et comment faire en période de crise?) en un seul quinquennat, d'où les compréhensibles frustrations.
Pour la première fois néanmoins, la gauche a tous les leviers institutionnels pour agir: présidence, Parlement, régions, nombreux départements et communes. Et même si, en face d'elle, elle a le très puissant "mur de l'argent" jadis vilipendé par Edouard Herriot, si elle doit affronter la vision économico-européenne de la droite allemande (je reste persuadé que si une constitution européenne véritable avait été mise en place, cela aurait limité certains dégâts), elle doit oeuvrer, tenir bon, tenir nombre de ses promesses. Alors qu'il était encore Premier Secrétaire du Parti Socialiste, François Hollande m'avait personnellement écrit pour me demander de m'engager à ses côtés, ce que j'ai fait; pendant la campagne, Vincent Peillon me remercia pour les suggestions que je lui fis: je crois qu'il est temps d'agir pour que l'espoir un temps activé ne dégénère pas en totale désillusion. Jean-François Kahn a fort justement écrit que celle-ci ouvrirait sur des lendemains très douloureux, les populistes étant aux aguets.
L'une des priorités absolues est la réforme nécessaire, ambitieuse et urgente - promise - de l'Education; une réformette des rythmes scolaires ne saurait dispenser de la refonte attendue. L'avenir du pays - économique, culturel, social, politique... - est conditionné par l'Ecole. Et, comme chacun le sait, tout commence à la maternelle et, surtout, au primaire. Au risque de paraître réactionnaire, je dois rappeler que la priorité doit être d'enseigner les fondamentaux que sont l'écriture, la lecture, l'orthographe et le calcul. La priorité doit être de prendre en compte, aussi, les difficultés sociales de certains élèves, dont certains viennent en cours le ventre vide: il faut généraliser les internats... Il faut aller prendre exemple là où les choses se passent bien; en Finlande et ailleurs. Il faut redonner l'envie aux jeunes diplômés d'enseigner en revalorisant le métier d'enseignant. C'est la grande cause nationale, pour l'avenir de la France. Bien sûr, là aussi, les oppositions sont multiples et diffuses; plus que l'idéologie, que le goût du moindre effort, je vois la menace inévitable et irréversible des nouveaux modes de fonctionnement liés aux nouvelles technologies qui privilégient la rapidité, l'éphémère, le manque de réflexion, l'affaiblissement et la paupérisation du langage et donc de la pensée. C'est ce que souligne Raffaele Simone dans Pris sur la toile. L'esprit aux temps du web (Gallimard, 2012): "L'idée que les médias sont la solution des problèmes de l'école est une idéologie élaborée par les industries de l'électronique avec le consensus des décideurs (...) Cela sans même se demander si ces trucs ont un prix mental, social ou d'intelligence." L'éducation, voilà l'un des défis majeurs de François Hollande, qui en avait fait l'un des thèmes principaux de sa campagne. Qu'il ait, avec son gouvernement, le courage de l'affronter; c'est autrement plus important que de publier le patrimoine plus ou moins exact de ses ministres! Et bien préparée et expliquée, cette nécessaire réforme pourrait recevoir l'assentiment d'une grande partie de la Nation - c'est-à-dire presque réaliser l'unité nationale...

lundi 22 avril 2013

La réhabilitation de la chapelle de la Visitation à Limoges... en attendant celle de la chapelle du Lycée Gay-Lussac?

Comme l'a dit fort justement Michel Bruzat, le directeur du théâtre de la Passerelle, la chapelle de la Visitation est un lieu "habité", où il y a des "vibrations"... Pas étonnant pour un lieu doté d'un si riche passé. L'histoire de ce bâtiment, propriété du Département, commence en 1775. Une chapelle érigée lors de la construction du couvent des Visitandines sera occupée par les religieuses contemplatives jusqu'à la Révolution. Le lieu fut ensuite transformé en tribunal révolutionnaire puis civil avant d'abriter une école de pharmacie puis une infirmerie pendant la guerre de 1914-1918, dont on a conservé quelques photographies en noir et blanc. Je me souviens y a voir vu, par la suite, des spectacles de théâtre et des expositions, au début des années 1980. Pierre Debauche, l'inventif directeur du CDNL, obligé de chercher en permanence des lieux de représentations en l'absence de théâtre permanent, y organisa des lectures de poésie entre midi et quatorze heures. Mais aujourd'hui, derrière la façade austère et minérale, grise, tout n'est que désolation. C'est pourquoi on ne peut accueillir qu'avec plaisir et soulagement la volonté du Conseil général de la Haute-Vienne de réhabiliter ce lieu, en affectant environ 500 000 euros à sa conservation, sa mise en valeur et son aménagement. Ce sera donc, après l'Espace Noriac créé dans des salles ayant appartenu aux jésuites, un autre lieu patrimonial anciennement religieux à devenir une salle de spectacle départementale. J'espère, bien sûr, que l'architecte saura préserver "l'esprit du lieu" et que le Département permettra à ceux qui le voudront d'utiliser ce bel endroit pour des programmations de qualité. J'ai travaillé avec les théâtres Expression 7, de La Passerelle, ou avec le Centre culturel Jean Gagnant, j'aurais un grand plaisir à le faire ici.
L'autre chapelle qui attend depuis fort longtemps sa réhabilitation, c'est celle du Lycée Gay-Lussac, monument classé du 17ème siècle, avec un magnifique retable lui-même classé, datant de la même époque. Comme une plaque l'indique sur la façade, c'est ici que l'on prépara également les Etats Généraux en 1789. C'est dire si le lieu est chargé d'histoire! Etrangement, à partir de 1928, il a longtemps servi de... gymnase au Lycée! Dans un livre paru il y a peu aux Editions Culture & Patrimoine en Limousin, Emailleurs contemporains Limoges 1940-2010, la galeriste Simone Christel évoque les biennales internationales de l'émail - malheureusement aujourd'hui disparues - qui se tinrent sous l'impulsion de Georges Magadoux (assisté de Gérard Malabre) puis de Michel Kiener, en partie dans cette chapelle, les étés 1970-1980, attirant un grand nombre d'artistes internationaux et de visiteurs, du Limousin, de France et d'ailleurs. A l'occasion de l'exposition, la Ville dégageait de son coffre de bois le retable monumental (10 mètres de haut par 12 de large). L'association Renaissance du Vieux Limoges a fait de la réhabilitation de la chapelle l'une de ses priorités; on est toutefois très étonné à la lecture de son site - qui développe longuement cette question: http://www.rvl87.com/html/gay_lussac.html - que le dossier avance aussi peu, sans que l'on puisse en déterminer les raisons véritables; il n'est pas possible en effet que ce ne soit qu'une question de négligence et de désintérêt. On ne refait jamais exactement l'histoire, et Limoges dispose d'un beau lieu d'exposition avec la Galerie des Hospices, mais on pourrait imaginer bien des destinations à la chapelle de notre cher vieux Gay-Lu (où Clancier... comme moi, fîmes de la gymnastique). Je ne peux que sincèrement souhaiter que les futurs candidats à la mairie de Limoges se saisissent aussi de cette question.

dimanche 21 avril 2013

Mémoire du démantèlement de la forteresse de Châlucet 1593-2013

Extrait de L. Guibert, Les Tours de Chalucet, 1887 (idem pour les autres gravures)


Le site archéologique, historique et naturel de Châlucet, classé et protégé, occupé depuis la protohistoire, doté d’un ensemble castral imposant au Moyen Age, est situé sur la commune de Saint-Jean-Ligoure, en Haute-Vienne, au sud de Limoges. Le bilan de dix-huit années de recherches sur le site de Chalucet, effectuées par C. Chevillot, fait apparaître une occupation humaine essentiellement concentrée à la fin de l'âge du Bronze et le 1er âge du Fer, soit donc entre le 9ème et le 4ème siècle av. J.-C[1].

                Le site présente la particularité de se diviser en deux ensembles fortifiés (haut-castrum et bas-castrum). D’après une chronique de l’époque, le château de Châlucet a été fondé vers 1130 par deux chevaliers de la famille des Jaunhac, vassaux du vicomte de Limoges. L’agglomération de Châlucet-bas rassemblait alors, en contrebas de la tour Jeannette, une vingtaine de chevaliers et leur famille résidant dans de hautes maisons, presque des tours. Ils étaient les co-seigneurs du lieu. Châlucet-haut, à l’origine simple donjon protégé qui aurait été construit par les Jauhnac au 12e siècle, fut radicalement transformé vers 1270-1280 par la construction d’un château neuf. Cet extraordinaire palais fortifié fut financé par Géraud de Maulmont, conseiller des rois de France Philippe le Hardi et Philippe le Bel.

                La forteresse de Châlucet et le parc adjacent de Ligoure présentent un grand intérêt paysager, botanique et ornithologique. Ils sont inclus dans le site inscrit de la vallée de la Briance et inventoriés comme une Zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff) ; avec de la chance, on peut y voir des chauves-souris, reptiles et autres amphibiens, des loutres ou une des 26 espèces de poissons recensées dans la rivière, nombres d’oiseaux et diverses variétés botaniques.





                En 1887, l’érudit Louis Guibert a consacré au site une première histoire détaillée[2] ; en 1993, après avoir réalisé avec Corinne Géraud une étude de bilan du site et de propositions de sauvegarde et de mise en valeur culturelle et touristique, j’ai publié Châlucet en Limousin, site historique, site romantique aux Editions Lucien Souny de Limoges (publication avant fouilles); l’histoire du site a également été étudiée par le médiéviste Christian Rémy, en particulier dans ses deux ouvrages sur les Seigneuries et châteaux-forts en Limousin chez Culture & Patrimoine en Limousin, en 2005. Sans compter les divers articles publiés dans les associations savantes du Limousin, ou même de protection de la nature comme la Société d’Etude et de Protection des Oiseaux du Limousin. De 1992 à 1997, j’ai oeuvré à la présidence de l’association « Châlucet en Limousin » pour la sauvegarde et la mise en valeur de ce site exceptionnel et en 1996, le Conseil général de la Haute-Vienne – présidé par l’historien Jean-Claude Peyronnet – s’est porté acquéreur du site. Depuis cette date, des travaux de cristallisation et de dégagement des ruines ont été entrepris, des fouilles effectuées et des visites partielles sont ouvertes au public, même si l'on peut regretter que le site ne soit pas devenu l'un des pôles touristiques majeurs du département.



                Si l’on connaît désormais plutôt bien l’histoire du lieu, c’est, comme il est normal, aux époques où on en savait moins qu’elle a le plus alimenté fantasmes et hypothèses. L’imagination cherche toujours à combler les interstices entre les savoirs, comme les choucas des tours aiment à habiter les lézardes des murailles de Châlucet. C’est pourquoi, dès le 19ème siècle, ces ruines romantiques ont nourri légendes et écrits de toutes sortes[3]. Le fait que la forteresse ait notamment été occupée par le routier Perrot dit Le Béarnais de 1381 à 1394, pratiquant « le rançonnement des individus, les pillages, le racket des collectivités (sufferte ou patis), en faisant payer des autorisations de circuler appelées aussi sauf-conduits »[4], le fait qu’il l’ait utilisée comme base arrière pour attaquer les environs et jusqu’en Auvergne, contribuant, avec d’autres, à faire régner la peur en Limousin, a durablement marqué les esprits, de génération en génération. Tout comme les rapines effectuées par la garnisons seigneuriale du seigneur d’Albret qui tint la place vers 1420-1440. L’utilisation de Châlucet pendant les guerres de religion et son démantèlement en 1594 également. De plus, la destruction au 16ème siècle a installé durablement aux portes de Limoges des ruines « mystérieuses » et inspirantes, y compris pour les peintres et les photographes. Durant des décennies, les visiteurs – d’abord de Limoges et des environs – y sont venus, à pied, en train, à vélo, en voiture, souvent en famille, pour y passer la journée ou l’après-midi, moment qui comprenait généralement l’ascension vers les ruines par le fossé arrière, puis un temps de repos au bord de l’une des deux rivières baignant cet éperon sur confluent : la Ligoure et la Briance – cette dernière étant également chargée pour les Limousins d’un sentiment fort d’appropriation et de représentation, comme le prouvent la chanson Lo Brianço ou les poèmes d’Edouard Michaud dans Le Chalel d’or publié en 1910. Dans les années 1960 à 1990, Châlucet est devenu un lieu « obligé » d’expéditions (en particulier nocturnes) pour des étudiants en mal de sensations fortes et parfois baudelairiennes (donc cannabiques), à tel point que des chutes furent à déplorer !



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                En 1840, le romantisme gagnant le Limousin, paraît à Limoges le roman en deux tomes de Francis Levasseur intitulé : Le Château de Chalusset ou l’excommunication, chronique du 11ème siècle. L’auteur, qui écrit dans un style « troubadour », est né au Mans en 1776, mais il est secrétaire de l’Académie de Limoges de 1831 à 1837 ; inspiré sans doute par Victor Hugo, il tente de nourrir sa narration de quelques repères historiques. Pour une raison inconnue, l’auteur commence son histoire par ce qu’il appelle un épilogue, plutôt qu’un prologue, où il met en scène le sire comte Oldoric de Mortemart, seigneur (fantaisiste) de Châlucet, qui attaque son voisin, le vidame de Solignac. Dans la confusion provoquée par cet assaut, Emmeline, l’épouse de ce dernier, disparaît dans un souterrain et se réfugie chez son fidèle vassal, Marcillac. C’est chez lui qu’elle meurt, lui confiant ses enfants. Le roman commence véritablement  à la page 77, avec le récit intitulé Le château de Chalusset, histoire d’amour, de mystère et d’aventures non dénuée de suspens.



                En 1900, Barthélémy Mayéras (Limoges, 1879-1942), conservateur à la Bibliothèque de Limoges, traducteur de Heine, publie une nouvelle intitulée Fin d’idylle à Chalusset.



                Treize ans plus tard, Edmond Jacquet, qui s’est choisi pour pseudonyme Jean Printen, publie une pièce, Jeannette, la bâtarde de Châlucet, qu’il reprend sous forme de roman en 1921 sous le titre : Las Baricada, le bourineur. C’est une histoire d’amour et de trésor, qui se déroule dans un climat fantastique. L’ouvrage comprend quelques illustrations et il est assez agréable à lire.



                Mais l’ouvrage le plus délirant est celui d’Alfred Lavauzelle (Limoges, 1881-Paris, 1944), auteur auparavant de plusieurs contes, collaborateur de divers journaux limousins ou parisiens : L’Auberge du chat crevé, publié à Paris en 1931. Il raconte l’histoire d’un évêque limousin devenant pape (cela s’est vu !) mais surtout l’histoire d’un jeune valet devenant « roi du Limousin » et vivant à Châlucet. Lavauzelle revendiquait la liberté du romancier mais précisait dans La Vie limousine en novembre 1933 : « son devoir, même lorsqu’il ment de la manière la plus outrageante, est de démontrer que ce qu’il dit est vrai », le but étant d’impressionner agréablement le lecteur pour qu’il oublie ses « servitudes terrestres ».



                Châlucet a inspiré les poètes, à commencer par Louis Guibert, le premier historien du site, qui taquina aussi la muse et publia ses Rimes franches. Des chansons-poèmes ont encore les lieux pour décor, comme La Promenade à Châlucet de José Mozobrau (1883), La Bicicleta de Pradeu, retrouvée et publiée par Jan dau Melhau et Le Sire de Châlucet, complainte sur l’air du tra la la, attribuée au comte de Coëtlogon, alors préfet de la Haute-Vienne. De même Les lettres sur le Limousin publiées par les Ardents Editeurs contiennent-elles un beau récit de visite nocturne sur les lieux.



                Incontestablement, ces divers exemples montrent combien Châlucet est devenu un objet littéraire, en particulier aux 19ème et 20ème siècles.

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     En 1993, lorsque je présidais l'association Châlucet en Limousin, nous avions organisé une journée particulière, avec le soutien du Conseil général de la Haute-Vienne, à l'occasion du 400ème anniversaire du démantèlement du site; nous avions apposé une plaque commémorative de cet évènement sur une des pierres granitiques marquant l'entrée du site - malheureusement, celle-ci a été enlevée depuis. Vingt ans après, en cette année 2013, on peut se souvenir à nouveau de ce jour du 4 janvier 1593 où les Limougeauds, qui craignaient que la forteresse serve à nouveau de base arrière contre eux, décidèrent sa démolition, avec l'accord des officiers royaux. Le lendemain, une centaine de miliciens, accompagnés des archers du vice-sénéchal et de volontaires, arrivèrent sur place. Mathieu du Mas, maître-charpentier, François de Rancon, maître-maçon, et leurs ouvriers, étaient avec eux. Des habitants des environs rejoignirent cette assemblée. Au bout de quatre jours, si l'on en croit les Registres consulaires de Limoges, Châlucet fut totalement démantelé. 




[1] « Le site protohistorique de Chalucet, commune de Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne). Bilan de dix-huit années de recherche », Aquitania Bordeaux, 1984, no2, pp. 3-36.

[2] Après une enquête sur le terrain dont son descendant m’a confié copie des notes et croquis.

[3] L. Bourdelas, Du Pays et de l’exil – Un Abécédaire de la littérature du Limousin, Les Ardents Editeurs, Limoges, 2008, p. 43-44. Toutes les références non sourcées dans notre communication vienne de cette notice.

[4] C. Rémy, Seigneuries et châteaux-forts en Limousin, Culture & Patrimoine en Limousin, Limoges, 2005, vol. 2, p.20.


[5] Les Ardents Editeurs, Limoges, 2007.

mardi 16 avril 2013

Légende


Bords de Vienne, l'été.


« Lemovix était un prince Phrygien, plein de courage, débonnaire, clément, aimant la justice […] marchant d’exploits en exploits, le hasard le conduisit sur le plateau où est assise notre Cité ; cette situation, l’eau limpide de la Vienne qui le bornait, et dont le méandre découpait les bords, le décidèrent à jeter dans ce lieu, les fondements d’une nouvelle patrie. Il réalisa ce projet l’an 3682 de la création du monde. Les premiers batimens agglomérés prirent le nom de Lemovix, dont on a fait Limoges ». 

Rapporté par M. Boisse, autrefois Conservateur de la Bibliothèque de Limoges

dimanche 14 avril 2013

La nécropole Saint-Martial de Limoges à nouveau enfouie...

http://www.limousin.culture.gouv.fr/IMG/pdf/dpfouilleslacourtinemai.pdf

Souvenirs du pont Saint-Martial

Jean-Marie Bourdelas dans les bras d'Eugène Bourdelas,
entrepreneur en bâtiment, vers le pont Saint-Martial (autour de 1934).

 Le même, avec sa mère, Marie-Louise.

J'ai écrit dans divers textes (revue L'Indicible frontière, Plaidoyer pour un limogeage, Des champs de fraises pour toujours, etc.), les liens tissés entre ma famille, les Bourdelas, et la ville de Limoges - plus particulièrement le quartier des ponts et encore plus précisément celui du pont Saint-Martial, par ailleurs le plus vieux pont de Limoges. Ces liens constitutifs d'un attachement particulier, et donc d'une identité, m'ont en partie constitué, même si mon héritage est double, puisque ma famille maternelle est originaire du Nord et de la Picardie, mes grands-parents s'étant retrouvés à Limoges au moment de l'Exode de 1940, mais vite devenus "limougeauds", avec leur commerce de cavistes.
Les Bourdelas habitaient donc, pour beaucoup, rue du pont Saint-Martial. On retrouve leurs adresses et leurs métiers aux Archives Départementales: essentiellement des artisans et petits commerçants. J'ai chez moi la plaque en fer blanc de la boutique d'occasions d'une veuve Bourdelas; mon arrière grand-père et mon grand-père étaient entrepreneurs de bâtiment, travaillant, à l'occasion, avec Chigot, et d'autres. Mon père a retrouvé dans les archives de son père un écrit attribuant à l'un de nos ancêtres la réalisation de la croix qui orne la façade de la chapelle Saint-Aurélien, rue de la Boucherie... L'un des Bourdelas aurait même, il y a de nombreuses décennies, été concierge de l'Hôtel de Ville de Limoges!

 Eugène et Jean-Marie Bourdelas (vers 1932).

Jean-Baptiste Méry (1845-1923), le grand-père maternel de mon grand-père Eugène Bourdelas.


C'est sans doute parce que je suis le premier d'une longue lignée à n'avoir pas habité la rue que je me sens si attaché à elle et à cette mémoire limougeaude. C'est ce que mon ami universitaire Gérard Peylet nomme l'appartenir.

Pendant des siècles, les « Ponticauds » ont constitué une population très particulière de Limoges : vivant sur les bords de la Vienne, du pont médiéval Saint-Etienne au pied de la cathédrale, jusqu’au pont Saint-Martial, gallo-romain, ils étaient ouvriers, durs à la tâche, dans la porcelaine notamment, à la chaleur usante des fours, ou ramasseurs de sable au fond de la rivière ; elles étaient lavandières. Leur langue même – et ils étaient grandes gueules ! – différait en partie de la matrice occitane : «  si tu sei d'au pount passo, si tu n'in sei pas, a l'aigo », lançaient-ils, mi-figue mi-raisin, aux bourgeois : si tu es des ponts, passe ; si tu n’en es pas : à l’eau ! Ils aimaient aussi faire la fête et fréquentaient l’auberge de la crotte de poule, près du port du Naveix où l’on récupérait les troncs d’arbres que l’on avait fait flotter jusque là depuis les forêts limousines. La buvette s’appelait ainsi parce qu’étant souvent trop petite pour accueillir les clients, son propriétaire, le père Jeammot, y avait installé une terrasse près de la basse-cour. De temps à autre, une poule laissait échapper une fiente sur la table. Et il y avait d’autres cafés, comme celui tenu par la mère de Jean Gagnant, futur martyr de la Résistance ou celui qui jouxtait l’immeuble des Bourdelas, rue du Pont Saint-Martial, alors très animée, avec ses nombreux commerces. En 1943, mon père Jean-Marie avait onze ans – il était blond et maigre (on mangeait mal) –, fréquentait l’école de l’Hôtel de Ville et se baignait dans les eaux bleues de la Vienne avec ses copains. Des absents accompagnaient-ils sa mélancolie ? Le grand-père Emile s’était pendu à une poutre du grenier en 1936 ; la tante Marie – épouse du directeur des Nouvelles Galeries – était morte en couche ; mais surtout Eugène, le père, peintre en bâtiment, était prisonnier en Allemagne depuis le début de la guerre et n’en reviendrait qu’à la fin. Mon père fut donc un fils sans père pendant cinq ans. Ce fut sa guerre à lui, aussi violente qu’une autre. Est-ce pour cette raison qu’il descendait le soir de son appartement dans le bistrot d’à côté, « Chez Janicot » ? Un bar tout droit sorti du XIXème siècle, avec sa devanture lie-de-vin à carreaux, son zinc, son plancher, ses tables et ses chaises. Dans l’arrière salle, un poste de radio. Mon père s’asseyait là en début de soirée, pour écouter Radio Londres avec les autres ; ce qui lui plaisait, c’était les messages codés énumérés par Franck Bauer. Presque une poésie surréaliste. Peut-être attendait-il, inconsciemment, des nouvelles de son père. En haut de la ville, sous son magasin de vin de la place des Bancs, Marcel, qui deviendrait plus tard son beau-père et mon grand-père maternel, imprimait dans un souterrain de faux-papiers pour les Juifs et les résistants de l’Armée Secrète.
            Mon père apprenait malgré tout ses récitations. Mon grand-père, ancien typographe, collectionnait les livres anciens[1].

Poésie des bistrots. Poésie en guerre. Bistrots en guerre.
Je viens de là.

 Marie-Louise, Jean-Marie, Eugène Bourdelas, La Rochelle, 1936.

Jean-Marie Bourdelas dans les bras de sa grand-mère Jeanne, qui correspondit avec Victor Hugo.


Au patronage de Ste-Marie: l'abbé Fremiot et quelques garnements, parmi lesquels mon père, au milieu devant.

Bien entendu, j'aurais bien pu venir d'ailleurs: c'est le hasard qui m'a placé là. Et je me retrouve donc fils de..., comme avant moi Georges-Emmanuel Clancier ou Pierre Bergounioux. Cela ne fait pas de nous des écrivains régionaux ou "régionalistes"! Cela fait que nous avons une mémoire, mais qu'elle est ouverte sur l'universel. 

Néanmoins, aujourd'hui, quand quelques godelureaux voudraient m'apprendre ce qu'est être limougeaud; j'ai envie de leur dire qu'ils peuvent bien sauter à l'eau...

Dans le jardin des Bourdelas, au 58 rue du pont Saint-Martial, Emile Bourdelas, mon père et sa mère, 
le jour des Rameaux 1934.
Mon père Jean-Marie, à 13 ans.





[1] Voir L’ivresse des rimes, Stock, 2011.






vendredi 12 avril 2013

Questions de vocabulaire

Sur la Vienne, à Limoges.
 
 
Incontestablement, le Limousin a nourri le champ lexical de la langue française – le pays devrait déjà lui être reconnaissant de cela. D’ailleurs, le 25 mars 1930, la Société Archéologique et Historique du Limousin s’enthousiasmait : « il n’y a peut-être pas de ville qui ait servi à former tant de mots et d’expressions que Limoges. »
Dans la seconde moitié du Moyen Âge, le mot coq-Limoges désignait le faisan (ou le coq de bruyère) dans le langage de la chasse. Peut-être parce que le volatile abondait dans la province. Certains ont aussi avancé que l’on aurait comparé le plumage du faisan avec celui des émaux de la ville. A ce propos, rappelons qu’Opus lemovicum et émail étaient synonymes. Toujours au Moyen Âge, des nappes d’autel dont la texture était faite d’or, d’argent et de soie étaient désignées par des mots latins comme limogiata (que l’on traduit par limogiée). Dans le trousseau d’Isabelle, fille de Saint-Louis, on trouvait en 1255 de la « toile de Limoges » et dans l’Inventaire des biens de Catherine de Médicis, en 1589, figurait « quatre vingt pièces d’ouvrage de Limoges en fil de cotton ».
Dès le XVème siècle, le limo[u]sin désignait de façon commune le maçon faisant le gros travail, puisque beaucoup de ceux qui oeuvraient à Paris étaient originaires de la province. Le grand écrivain creusois Pierre Michon a presque sublimé ce mot dans l’un de ses romans, Les Onze. Au XVIIème, le limousinage fut le nom que l’on donna à l’une de leurs techniques de construction, faite à base de moellons et de mortier. La limosine était un terme de fleuriste désignant une anémone, la limousine désignait le plomb en feuilles ou même le toit en plomb. Et, du coup, le limousineur désigna le voleur de ces objets. Ainsi put-on lire dans Le Petit Journal, en 1865 : « On donne le nom de voleurs au gras double ou de limousineurs à des ouvriers couvreurs qui volent le plomb des couvertures, en coupent de longues bandes avec de bonnes serpettes, puis l’aplatissent et le serrent à l’aide d’un clou. Ils en forment ainsi une sorte de cuirasse qu’ils attachent à l’aide d’une courroie sous leurs vêtements. »
Dans Le Figaro, Etienne de Montety s’est amusé a écrire que le tulle était « l’étoffe d’un président » – clin d’œil à la ville corrézienne dont François Hollande fut l’élu et qui aurait donné son nom au tissu transparent et vaporeux formé par un réseau de mailles régulières de fins fils de coton, de lin, de soie ou de laine – certains pensent même qu’il aurait fourni son nom à un vêtement très prisé par les petits rats de l’Opéra: les jeunes filles en chausson rose auraient surnommé le voile de leur justaucorps le « Tu-tu(lle) »). Si certains contestent l’étymologie limousine du tissu cher aux jeunes mariés pour décorer leurs clinquantes voitures, René Fage, un érudit local, la justifia par l’existence en broderie d’un « point de Tulle » et signala que l’historien tulliste Etienne Baluze faisait parvenir aux dames de Paris les dentelles qu’elles lui demandaient de faire venir du Limousin.
Moins léger sans doute, il y eut au XVIIème siècle un « sabot de Limoges » (Richelet, en 1680, écrivit que « ces sabots sont propres, fort jolis et fort mignons. »), puis, plus tard, « la chaussure de Limoges », comme on dit « la porcelaine de Limoges », dont la société Weston serait l’ultime héritière.
            Au siècle suivant, le mot limousine devint synonyme de voiture (aux Etats-Unis, on parle de limo). Mais pourquoi ? Peut-être parce que – comme l’a noté Balzac – ce serait aussi le nom du manteau de laine porté par les bergers et que la voiture bien fermée par sa capote lui ressemblerait. A moins que ce ne soit grâce à Charles Jeantaud, né à Limoges, à qui est attribué ce type de carrosserie. Ou, plus probablement, parce que la limousine désignait la voiture hippomobile utilisée dans la région, une charrette à deux roues, tirée par un cheval, à caisse fermée avec deux banquettes dans le sens de la marche, utilisée par les artisans pour leurs livraisons.
            A bien y réfléchir, les mots de la langue française originaires de la région sont donc liés à l’artisanat de qualité ou du luxe, à la migration, aux déplacements, à la mobilité, à l’ouverture et à la rencontre, ce qui éclaire d’un jour nouveau le Limousin parfois jugé à tort replié sur lui-même.
           
***

            Mais un mot a desservi la ville de Limoges…
            Excédé par l’usage trop abondant que l’on en faisait, un Limougeaud écrivit un jour au romancier et poète Maurice Genevoix pour que les mots limogeage et limoger soient supprimés du Dictionnaire de l’Académie Française, dont il fut Secrétaire Perpétuel à partir de 1958. Celui-ci répondit qu’il était difficile d’empêcher l’utilisation d’expressions bien enracinées dans le langage courant. En 1990, le facétieux journaliste Marc Wilmart, de France 3 Limousin, s’amusa à écrire, pour la revue littéraire Analogie : Un merveilleux conte de Noël où il mettait en scène dans l’auguste cité quelques-uns des limogés les plus célèbres, à en croire les dépêches de l’A.F.P. inventoriées, d’Andreï Gromiko à Zhao Ziang, de Fikre Selassié à Sir Profumo… Plus de vingt années après, les limogeages n’ont pas cessé, du général américain Wesley Clark (« limogé comme un malpropre » selon Le Monde, ce qui ajoute à l’infamie) au ministre du budget Jérôme Cahuzac, limogé (selon plusieurs journaux) au printemps 2013 par le président de la République François Hollande.
Tout cela ne date pas d’hier ! En effet, Limoges est devenue « la ville de l’exil » au XVIIème siècle. Après la disgrâce de Nicolas Fouquet, la femme du surintendant des finances, son cousin, le financier Jeannin de Castille, Jannart, magistrat parisien, et Jean de La Fontaine, le fabuliste, sont envoyés en pénitence à Limoges. Les 12 et 19 septembre 1663, le poète écrit d’ailleurs à son épouse : « Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France. Les hommes ont de l’esprit en ce pays et les femmes de la blancheur. » Toutefois, on s’ennuyait bien un peu, et Le Tellier adressa cette missive à Madame Fouquet : « … Sur ce que j’ai représenté à Sa Majesté de l’incommodité que vous receviez du mauvais air de Limoges, elle m’a ordonné la dépêche suivante, par laquelle elle vous autorise d’en partir et de vous rendre à Saintes».
En 1851, pour ne pas avoir salué de façon assez démonstrative Louis-Napoléon Bonaparte lors d’une revue à Satory, le 5ème Hussards du colonel d’Allonville fut aussi envoyé à Limoges. 
Mais c’est Adolphe de Messimy, ministre de la guerre en 1914, qui poursuivit la tradition du limogeage et la revendiqua. Joffre avait modifié le commandement défaillant du début de la première guerre mondiale, ce qui concernait entre 162 et 202 officiers. Ceux-ci, aux arrêts de rigueur, craignant pour certains une exécution capitale, devaient se rendre dans un lieu situé en dehors de la zone des armées et du département de la Seine. Dans ses souvenirs parus en 1937, le ministre précisa : « Guillaumat, d’après mes ordres, leur enjoignit de quitter Paris […] Il me fallait opter : Limoges fut choisi. Cette belle ville du Sud-Ouest a dû ce choix non seulement un supplément passager de garnison, mais une célébrité qui a survécu à la guerre : le verbe « limoger » est entré définitivement dans le vocabulaire français. »

mercredi 10 avril 2013

Bernard Cubertafond: Province capitale Limoges (1987)

Dans les années 1980, à l'époque de l'ancien sénateur-maire Louis Longequeue (maire SFIO puis PS de 1956 à 1990), des paroles libres s'exprimaient dans le magazine Limousin Magazine, dirigé par René Dessagne, parmi lesquelles celles du critique d'art Pascal Antoine et du juriste et écrivain Bernard Cubertafond (politologue, spécialiste du Maghreb, devenu professeur à l'Université Paris VIII où il enseigna le droit constitutionnel).

 
Par exemple, dans son "Bloc-Notes" (irrévérencieux et fort prisé) du numéro de mars 1989 de Limousin Magazine, Bernard Cubertafond s'amusait à chroniquer une "campagne électorale locale": "la longue et austère procédure qui conduit à la désignation de miss Limoges par des messieurs au demeurant très convenables, et sous les regards concurrents et énervés de familles consentantes et complices d'une certaine lubricité camouflée et bien-pensante." La suite est hilarante, comme à son habitude d'alors et il propose l'élection de miss venues d'ailleurs, pour aider à renouveler la démographie limousine: "élire une miss Limoges puis, pourquoi pas, une miss Limousin nordique, asiatique ou africaine, ou, si l'on a trop peur de changer, coupons la poire en deux, métisse, marquerait notre désir d'aventure et nous instituerait terre d'accueil." 
J'aimais beaucoup la plume alerte de Bernard Cubertafond, dont j'ai d'ailleurs publié le récit-roman L'amour Flo. En 1987, il publia chez Dumerchez-Naoum son Province Capitale Limoges: en soixante cinq pages particulièrement bien écrites, l'auteur voulait parler "d'un nid et de tous les autres. Car chacun a le sien, s'y retrouve, y fouine, pour y chercher sa paix ou gratter les méchants souvenirs." Une réflexion sur l'enclavement supposé d'alors, peut-être surtout dans les têtes, une méditation sur les réflexes de colonisés face à la capitale: "Paris, toujours Paris, caution, tremplin, parrain, tuteur." Texte d'amour-répulsion, au style poétique et incisif. Page 53 et suivantes, après un portrait de deux pages de Louis Longequeue ("Passent les adjoints, cassent les alliances, il demeure."), il est question du pouvoir municipal (qui est loin d'être le seul thème de cet essai): "On use donc très peu de maires. le parti socialiste en engendre deux ou trois par siècle selon une procédure dont la transparence échappe aux non initiés (...) Avant les élections on ragote donc et on interroge les photos d'inauguration, de commémoration, des diverses manifestations locales, naturellement rehaussées par la présence des élus, indispensables chanoines. Qui est là? Et sur quelle ligne? Qui est écarté? Qui monte ? (...) On situe donc le pouvoir derrière une fenêtre tard le soir encore éclairée sur un côté de l'hôtel de ville: il parle peu mais il est là et il travaille (...) Quant au limougeaud de base (...) il vote pour son camp. Il ratifie: pointage qui donne une très confortable majorité pour la gauche. Les combinaisons préalables ne le regardent pas. Après tout, c'est leur problème. A quoi bon s'encombrer de tout ça (...) Manteau de discrétion car chacun a sa place. Tout est en ordre."
Mais ce que j'apprécie le plus, dans ce petit livre, c'est la subjectivité des descriptions de la ville (un territoire de l'intime, comme je l'ai écrit dans mon Plaidoyer pour un limogeage) d'alors et aussi les couleurs, les odeurs: "immédiatement ici, parfum discret souvent rehaussé par la pluie, présence de l'air, travail sans repos des maturations profondes."



samedi 6 avril 2013

Enfin ! Saluer Georges-Emmanuel Clancier en ses terres



Le 25 mars a eu lieu à la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges le vernissage de la première exposition d’envergure consacrée à l’écrivain en ses terres[1] : une exposition où était présent celui qui avait adapté Le Pain noir pour la télévision : Serge Moati.

            Il était temps ! En 2014, l’écrivain et le poète de grand talent aura… cent ans ! Grand temps, donc, pour que sa ville natale lui rende un vrai et grand hommage.  En 2001, dans un essai que j’avais intitulé Plaidoyer pour un limogeage, je m’étais demandé : « Comment le pays qui a vu naître la poésie lyrique a-t-il pu oublier et mépriser à ce point ses poètes contemporains, Clancier, exilé à Paris, plus connu pour son Pain noir que pour ses poèmes, Rouffanche, Prix Mallarmé salué par les plus grands… » – j’y ajoutai alors Marcelle Delpastre, Lacouchie, Thuillat, Blot et Courtaud (aujourd’hui disparu). Certes, en 2005, le Centre régional du livre en Limousin lui avait organisé une belle « Carte blanche » en ses terres, mais rien de marquant à Limoges, et singulièrement à la Bibliothèque qui avait pourtant, dès son ouverture, rendu hommage à l’éditeur limousin de Clancier : René Rougerie.
            Pourtant, à la fois dans son œuvre littéraire et poétique, Georges-Emmanuel Clancier est sans doute celui qui – héritier de la poésie lyrique limousine médiévale – a le mieux chanté le Limousin et Limoges. Une poésie ancrée en partie dans une terre âpre et belle, mais une poésie ouverte sur l’universel (en cela, il est rejoint par l’autre grand poète limousin du XXème siècle, Prix Mallarmé : Joseph Rouffanche, également publié par René Rougerie). Plus que Le pain noir, saga familiale, sociale et politique, adapté en téléfilm en 1974, c’est bien cette poésie (publiée chez Gallimard), qui tente d’exprimer au mieux l’indicible du Limousin, son univers minéral et végétal, son héritage à la fois paysan et ouvrier (la porcelaine…), ses blessures (Oradour) – univers auquel vient bien sûr s’ajouter le reste du monde, le chant de la femme, et le travail sur « l’ardente mélancolie ».
            Clancier, dernière figure de la littérature de Résistance, ancien membre du Comité de la revue Fontaine qui, de 1942 à 1944, recueillit et transmit clandestinement à Alger les textes des écrivains de la Résistance en France occupée. Permanence limousine de la poésie, permanence limousine du Refus des injustices. Limousin, « pays de douceur et de majesté» pour Clancier, parti vivre, travailler et écrire à Paris. Le 8 novembre 2003, Clancier avait rendu hommage à sa ville dans Libération, en écrivant « A la bonne occitanette » et la même année, il m’avait fait la joie d’accompagner mon exposition de textes et photographies sur la rue d’enfance que nous avons en partage à Limoges, à quelques décennies d’intervalle : « Route d’Ambazac » pour lui, « Rue Aristide Briand » pour moi, longée par les voies du chemin de fer qui a contribué aussi, avec sa gare des Bénédictins et ses cheminots, à forger l’identité de la ville, « plurielle » selon lui.
            Je suggère aux édiles reconnaissants de prolonger l’hommage en donnant le nom de Georges-Emmanuel Clancier à cette médiathèque qui l'a accueilli, afin de lui conférer, pour reprendre le titre d’un autre de ses romans, L’éternité plus un jour.


[1] « Georges-Emmanuel Clancier, passager du temps », du 26 mars au 11 mai 2013. Le jeudi 11 avril, de 9h à 18h (Salle de conférences) : « Le Limousin et ses horizons dans l’œuvre de Georges-Emmanuel Clancier ».
Journée d’étude organisée en partenariat avec l’Université de Limoges.

vendredi 5 avril 2013

Les bruissements de "Lire à Limoges"

A "Lire à Limoges" 1985, Laurent Bourdelas (au centre), en compagnie du poète Joseph Rouffanche, Prix Mallarmé (à droite) sur le stand commun des revues Friches et Analogie.


Le visuel du salon 2013, plutôt réussi, avec une gare des Bénédictins stylisée et la jeune bibliothécaire de Limoges, photographiée sur une pile de livres par Laurent Lagarde.


 Mon emplacement sur le stand accueillant de la Maison de la Presse Saint-Martial.

J'assiste à "Lire à Limoges", le salon du livre de la ville - que le regretté éditeur René Rougerie qualifiait, comme d'autres foires semblables, de "fête des ânes" - depuis sa création. J'ai même suggéré à Ellen Constans, la première élue qui en fut responsable (lors d'une émission de radio dont je conserve pieusement l'enregistrement) de créer des prix littéraires qui seraient remis à l'occasion de la manifestation. Ainsi fut fait, mais je rassure les lecteurs de ce blog, je n'ai jamais été primé à Limoges, en revanche, j'ai reçu le Prix Jean Carmet au Salon de Saumur en 2012 pour L'ivresse des rimes.
J'y ai donc de nombreux souvenirs (et je n'ai gardé en mémoire que les bons): souvent des soirées épiques, comme celle avec l'équipe du professeur Choron d'Hara Kiri, celle avec la Mano Negra ou une déambulation nocturne avec Jean-Claude Pirotte. Je me souviens aussi de cette année où, d'un café de la place de la République où était alors installé le chapiteau (qui changea plusieurs fois de lieu pour se fixer au Champ de Juillet), la grande poète occitane Marcelle Delpastre et moi regardions tomber la neige, moi buvant un café, elle, de l'eau chaude. Dans le froid sec de 2013, j'ai songé à nouveau à elle. Et puis, il y avait les dîners des auteurs dans un centre culturel de la ville dédié au rock d'où, une année, Jean Teulé s'amusait, à mes côtés, à jeter des boulettes de pain sur certains auteurs.
Cette année, la "dame de l'accueil" s'est trompée d'enveloppe: elle m'a remis celle de Nicolas B., un ami, qui écrit des polars historiques... je l'ai ouverte en toute bonne foi et en ai inventorié le contenu: le mot d'accueil du maire Alain Rodet, l'invitation au dîner des auteurs, au cocktail à la mairie le dimanche, etc. Avant de m'apercevoir de sa méprise, de rapporter l'enveloppe de mon ami et de demander la mienne... Mais, dans celle-ci, point d'invitation au dîner des auteurs! A mon interrogation, la "dame de l'accueil" me répondit: "non, non, il n'y a pas d'erreur"! J'étais donc banni! (Un voisin de stand me fit d'ailleurs remarquer ensuite que certains écrivains avaient droit à de petits cadeaux mais pas d'autres... misères de l'ego). L'an dernier, j'avais été invité comme un prince à L'Escale du Livre de Bordeaux, qui avait organisé une "rencontre gourmande" autour de mon Ivresse des rimes et du hors-série du Festin: Au coeur des vins de Bordeaux et du Sud-Ouest, avec Valérie Kociemba, suivie par une dégustation de produits locaux. Mais, comme dit le proverbe, nul n'est prophète en son pays.

L'invitation qui n'était pas dans mon enveloppe...

Lorsque l'un de mes éditeurs m'a signalé que je ne serai invité qu'un jour (le vendredi... où il y a moins de monde car les gens travaillent encore), j'ai trouvé cela très étonnant: c'était la première fois. Lors d'un rendez-vous avec Marie-Paule Barruche, adjointe au maire de Limoges qui a hérité, après la démission de celle-ci, d'une des délégations de Monique Boulestin - celle, justement de l'organisation de "Lire à Limoges" -, celle-ci m'a expliqué que le vendredi serait réservé aux "auteurs régionaux" et le samedi et le dimanche aux autres (parmi lesquels se trouvaient pourtant de nombreux "régionaux" dont nombre de mes amis écrivains et éditeurs, sans parler de Raymond Poulidor dont j'ignorais qu'il était écrivain). J'ai alors fait valoir que les Editions Stock (Paris), qui ont publié L'ivresse des rimes, ne sont pas exactement du même tonneau que celles de La Veytizou (Neuvic Entier) et que, si j'habite le Limousin, je ne suis pas à proprement parler un "auteur régional"! Quant à mon dernier livre, Alan Stivell (Editions Le Télégramme), il me semble consacré à un sujet somme toute assez peu local. Mes arguments ont sans doute porté puisque je fus invité les trois jours (mais sans invitation au dîner des auteurs, comme on l'a vu). Néanmoins, plusieurs libraires, auteurs et éditeurs ont regretté cette limitation au vendredi pour certains - tout comme certains s'inquiètent, à juste titre, de la possible arrivée de grandes surfaces au milieu des libraires

Une vitrine à l'entrée de "Lire à Limoges"
 Ces petits tracas mis de côté, la recette de "Lire à Limoges" demeure sensiblement la même que les autres années, avec le mélange des écrivains, auteurs divers et "people". Beaucoup de monde dans les travées, et des rencontres intéressantes, avec le public et d'autres auteurs, comme mon voisin Jean Alambre ou mes amis Vincent Brousse, Jean-Marc Ferrer ou Franck Linol - sans compter les amis libraires comme Maud Dubarry de Page et Plume ou David Bélair et les quelques politiques de différents bords venus me saluer. Et puis encore Gonzague Saint-Bris, à qui j'ai eu le plaisir de signer L'ivresse et avec lequel je me suis souvenu de cette belle journée partagée, en 1987, à l'occasion du Millénaire capétien, au château d'Amboise, avec le Comte de Paris (qui n'avait pas oublié que mon grand-père maternel, résistant, avait été proche de lui). Il y a enfin ces plaisirs familiers que je n'ai pas lorsque je signe à la Foire du Livre de Brive, ou à Paris, ou en Bretagne: retrouver des visages connus, parler à d'anciens camarades de classe et même, cette année, à l'une de mes institutrices de maternelle! Nul n'est prophète en son pays, certes, mais y revenir est parfois bien doux.

Aussi, lorsque le maire, Alain Rodet, croisé dans la foule, me demande si ça va, je peux lui répondre par l'affirmative. Je n'ai d'ailleurs pas oublié qu'il organisa une réception à l'Hôtel de Ville pour le lancement de L'ivresse des rimes, ni le petit mot qu'il m'envoya ensuite.

Vue de mon stand.

Mon ami le poète Jean-Pierre Thuillat, avec qui j'ai cofondé la revue Friches
au printemps 1983 - trente ans, déjà! - regardant, sous le chapiteau, un documentaire
racontant une partie de l'aventure.  

C'était il y a un an, avec le député-maire Alain Rodet et Huguette Tortosa, adjointe à la culture,
pour le lancement à l'Hôtel de Ville de L'ivresse des rimes...